Aloices

Préambule Une pièce d'horloge

Rien.
Le néant, à perte de vue.
Un champ infini, parsemé de poussière.
Soudain, le début de quelque chose.
Le début des Temps.

Le vieil homme se trouve là, seul, au beau milieu de l'infinie vacuité.
À ses oreilles parviennent des cliquetis. Comme une horloge.
Il lève les yeux : le ciel, le Temps, à perte de vue.
Chaque rouage tourne, inlassablement. Une minute, deux minutes. Ils ralentissent : il manque un rouage.
Le vieil homme regarde à nouveau le champ de poussière infinie, cherchant des yeux la pièce manquante.
Mais il n'y a rien, rien d'autre que le néant.

"Pourtant, cette pièce doit être là ! Le Temps en a besoin." se dit-il, comme pour s'assurer qu'il ne devient pas fou.

Passent une minute, deux minutes.
Puis, il comprend : la pièce manquante, c'est lui.

Rien, le néant à perte de vue.
Un champ infini parsemé de poussière.
Dans le ciel, le Temps.
Le vieil homme, lui, en est une pièce. Il tourne avec les autres, parmi les autres. Il sent les dents qui tournent autour de lui, en lui.
Soudain, la fin de quelque chose.
La fin du vieil homme.

Une minute, deux minutes. Chaque rouage est à sa place.


Réveillé par l'odeur du pain chaud montant jusque dans sa chambre, William se leva d'un bond. Il se dépêcha de refaire son lit, et dévala les escaliers de la petite maisonnette avec un immense sourire sur le visage. Il appréciait particulièrement se réveiller le matin et découvrir son petit-déjeuner déjà prêt : probablement une habitude de quand il était encore "l'autre".
Seulement, une fois dans le petit salon, ce fut la déception : rien n'était prêt. Réfrénant son aristocratique instinct qui lui clamait de convoquer immédiatement ses domestiques, William se dirigea vers la cuisine.

"Tu as besoin d'aide, Liz' ?" demanda-t-il à la jeune femme qui s'y affairait.

L'intéressée se retourna, faisant au passage voler ses longs cheveux bruns-clairs. Elle fixa le jeune garçon de ses yeux ambre, et lâcha un petit rire :

"Non merci, William, ne t'en fais pas. Tu n'atteins même pas le plan de travail, et je n'ose imaginer tes compétences culinaires. Va plutôt réveiller Weiss, s'il te plaît." déclara-t-elle d'un ton bienveillant.

Affichement une moue faussement vexée, William trottina vers l'escalier et l'emprunta de nouveau, s'arrêtant cette fois-ci au premier étage : peu large, la maison de ses bienfaiteurs était néanmoins pourvue de trois paliers, le rez-de-chaussée comprenant un salon et la cuisine, et les deux étages chacun une chambre et une salle d'eau rudimentaire. William dormait au second, dans l'ancien bureau de Weiss, et ce dernier dormait avec sa femme dans la chambre du premier étage.
William entrouvrit la porte de la chambre conjugale et, voyant que la faible lumière du couloir ne parvenait pas à tirer l'homme de son sommeil, se dirigea vers la fenêtre. Là, il tira d'un coup sec les rideaux, exposant toute la pièce au violent éclairage de l'astre solaire.

"Qu'est-ce que..?! sursauta l'homme en s'empêtrant dans ses draps.
— Debout Weiss ! Elizabeth prépare déjà le petit-déjeuner et toi tu es encore en train de dormir ! Tu n'as pas honte ?"


"Je maintiens qu'on devrait vraiment trouver un endroit où déposer ce gosse.
— Arrête de dire n'importe quoi, Weiss. Il t'a juste réveillé un peu violemment, il ne pensait pas à mal… Et puis, il ne se souvient même pas de qui il est, comment veux-tu qu'il s'en sorte, dehors, seul ?"

L'homme ne répondit pas et finit son petit-déjeuner sans porter plus d'attention au garçon. Elizabeth soupira, et indiqua à William qu'il pouvait sortir de table s'il l'aidait au moins à commencer la vaisselle.
Tout en essuyant une gamelle, Will s'adressa à sa bienfaitrice, en tenant de prendre un ton assez détaché pour cacher son empressement :

"Dis-moi, Liz'… Est-ce que tu saurais par hasard s'il y a un magasin qui vend des montres de poche, dans le coin ?
— Oui, il y en a même plusieurs. C'est très à la mode en ce moment. Mais, selon moi, tu devrais aller chez Vessalius, il tient sa boutique depuis plus de dix ans, tu es sûr de trouver de la qualité."

Remerciant la jeune femme, William finit de s'acquitter de sa corvée et sautilla en direction de la porte d'entrée.

"Ah, par contre, il n'ouvrira que cet après-midi ! Il revient d'un voyage chez sa famille, quelque chose du genre… tu iras après le déjeuner."

Déçu, William tourna les talons et prit la direction de sa chambre. Il avait absolument besoin d'une montre, là, dans sa poche, tant il se sentait ridicule à avoir le réflexe d'y en chercher une. S'étalant sur son lit, le garçon jeta un œil à la pendule accrochée au mur :

"Il est huit heures… le magasin devrait ouvrir vers une heure… ça fait vingt et un mille six cents secondes. C'est trop long !"

Alors, n'ayant rien à faire, il suivit le parcours de la petite aiguille sur le cadran, battant la mesure des secondes avec ses doigts et comptant à l'envers en même temps :

"…vingt et un mille cinq cent trente-sept, vingt et un mille cinq cent trente-six, vingt et un mille cinq cent trente-cinq… si seulement ça pouvait passer plus vite, fit-il en accélérant machinalement le battement de son doigt. Vingt et un mille cinq cent trente-trois, vingt et un mille cinq cent trente-deux, vingt et un mille cinq cent tr- hein ?"

Il s'interrompit : sur la pendule, l'aiguille avait accéléré. Elle passait maintenant deux secondes et demi toutes les "secondes", devant les yeux ébahis du garçon, dont le doigt suivait pourtant le rythme. William se donna une tape sur les joues et secoua la tête, comme pour remettre ses idées en place. Lorsqu'il rouvrit les yeux, la trotteuse avait ralenti et repris sa vitesse normale.
Will aurait pu mettre ce phénomène sur le compte d'un soudain accès de fatigue, mais sa curiosité prit le dessus : dans un élan de rigueur presque scientifique, il tenta de recommencer, et reprit le compte des secondes avec son index. Il cala son rythme sur l'aiguille pendant une longue minute, puis, tout en continuant de la suivre des yeux et du doigt, pensa très fort à l'accélération de celle-ci. Rien ne se passa. Mais, n'en démordant pas, il tenta cette fois d'accélérer progressivement le battement de son doigt, de se défaire du rythme éternel pour créer le sien, plus rapide. Alors, comme il l'avait espéré et redouté, la trotteuse accéléra en suivant le rythme de son doigt, qui resta parfaitement accordé. L'aiguille atteignit cette fois la vitesse de "trois secondes par seconde", mais, pris d'un accès de joie qu'il peina à contenir, William exulta, et l'aiguille reprit instantanément sa vitesse normale.

Au terme de plusieurs tentatives, William parvint à dresser une liste (non exhaustive) des différents paramètres de ce phénomène :

Liste (non exhaustive) des différents paramètres :

-Accélérer le passage du Temps, jusqu'à "trois secondes par seconde", ou le ralentir, jusqu'à "une demi seconde par seconde", en imposant progressivement un rythme avec le doigt, la main, ou oralement ;
-Ces vitesses sont les limites (pour le moment ?) ;
-Arrêter brusquement le rythme interrompt le phénomène, qu'il soit en cours de lancement ou en cours ;
-Imposer un rythme nécessite au minimum dix secondes durant lesquelles il est identique au rythme normal du temps ;
-Ralentir ou accélérer progressivement le rythme lorsqu'il était accéléré ou ralenti, respectivement, permet de revenir à la normale plus lentement ;
-Passer d'une accélération à un ralentissement est possible ;

Regardant une dernière fois la feuille, William jubila : il avait déjà une très bonne idée pour se servir de cette capacité. Alors, sans plus réfléchir à la façon dont il avait pu gagner ce "pouvoir", le garçon reprit le battement avec son index, se disant en son for intérieur que l'ouverture du magasin de montres n'était plus si loin…


Lorsqu'il arriva devant l'horlogerie, William dut presque se pincer pour vérifier qu'il ne rêvait pas. Il admira la petite échoppe, qui paraissait bien plus grande que ses voisines tant la devanture était soigneusement arrangée : un encadrement en bois massif, une enseigne enluminée, et, le plus important, une large vitrine, laissant les passants admirer horloges, montres, ainsi que diverses autres pièces d'orfèvre. Tout en se demandant comment il avait pu rater l'existence de cette boutique dans son ancienne vie, le jeune garçon poussa la porte et entra.

L'intérieur était tout aussi époustouflant que l'extérieur, et William faillit se cogner plusieurs fois tant son attention était absorbée partout autour de lui. Il parvint néanmoins au comptoir, où se tenait un homme aussi blond qu'élancé, et qui semblait affairé à réparer une petite horloge de chevet.

"Bon- bonjour ! l'appela-t-il en promenant son regard sur les vitrines derrière le vendeur, comme pour fuir le regard vert de son interlocuteur qui s'était posé sur lui.
— Bonjour, mon jeune garçon. Que puis-je pour toi ?"

Tentant de réfréner son envie de dévoiler son âge réel, William s'apprêtait à répondre, lorsqu'un phénomène qu'il n'avait jamais rencontré se produisit : là, dans la boutique, parmi les tic-tacs des horloges et des montres, un des cliquetis résonnait à ses oreilles, plus bruyant que tous les autres.
Ignorant le regard interloqué de l'homme blond, le garçon tourna sur lui-même pour tenter de trouver la provenance du bruit. Il avança lentement en direction d'une petite table, sur laquelle était posé un coussin vermeil. Dessus, l'objet de sa convoitise et du tintamarre incessant à ses oreilles semblait l'appeler, et c'était d'ailleurs la raison de sa venue, comme si les fils du destin les avaient réunis pour une quelconque raison.
Avisant le prix qui était affiché en-dessous, les yeux de William s'écarquillèrent : il dut le relire plusieurs fois, et soupira finalement en portant la main à la poche de sa veste. Il en tira les quelques sous que lui avait donné Elizabeth, somme ridicule pour son ancien lui, mais véritable trésor pour tout enfant de son âge.

"Tant pis, je gagnerai de l'argent autrement, se dit-il intérieurement en revenant au comptoir, posant l'intégralité des billets et pièces devant le vendeur surpris. Je veux cette montre !"

La minute d'après, William tenait la pièce d'orfèvre entre ses doigts. Passant doucement les doigts sur la coque dorée, il y observa un instant son reflet déformé, se faisant la réflexion qu'il n'avait jamais vu de montre à gousset sans décoration sur la face supérieure. Puis, enroulant la chaînette autour de son majeur et son annulaire, il appuya sur le bouton au-dessus, enclenchant le mécanisme d'ouverture. A l'intérieur, il découvrit avec amusement et étonnement que la montre ne disposait pas d'un fond ivoire ou gris comme celles qu'il avait possédées au cours de sa précédente vie : à la place, toutes les pièces d'horloge étaient présentes, agencées parfaitement et tournant en rythme avec la trotteuse. Subjugué par cette vision qui évoqua en lui une irrépressible joie, dont il ne parvint pas à définir la source, le jeune homme dut presque se forcer pour refermer l'objet, et sortit de la boutique après avoir remercié le vendeur.

"J'aurais dû être plus prudent et naturel, il ne doit pas voir tous les jours de gamin comme moi acheter une montre aussi chè-"

Absorbé dans ses pensées, William fut interrompu en percutant un homme qui entrait dans la boutique. Toute personne normale aurait relevé la tête vers l'obstacle, et s'y serait adressé de façon polie, en s'excusant, ou bien en pestant contre lui. Seulement, William décida de ne pas lever la tête : il resta là, debout près de la porte, à fixer le sol. De la sueur commença à perler dans sa nuque, ses jambes se mirent à trembler, mais il ne releva pas la tête : il sentait le regard de l'homme sur lui, le scruter, presque sonder son âme. Et cette sensation le clouait sur place. Ses pensées s'emballèrent, cessèrent d'être rationnelles, et il dut se mordre l'intérieur des joues pour calmer ses nausées, ou au moins retarder le moment où le repas d'Elizabeth déciderait de s'enfuir.
Finalement, après des longues minutes qui parurent une éternité d'enfer au garçon, ses membres raidis se relâchèrent, et William sentit l'attention de l'homme se reporter ailleurs. L'instant suivant, il avait passé la porte, et vomissait dans une allée en face de l'horlogerie.

Assis au sol, le garçon reprenait peu à peu ses esprits. Qui était cet homme ? pourquoi est-ce qu'il lui avait paru si terrifiant ? Est-ce qu'il le connaissait, dans son ancienne vie, et avait appris à le craindre jusque dans ses réflexes ?
Alors que William tentait de sonder les restes de sa mémoire, serrant inconsciemment sa nouvelle montre contre lui, une série de bruits semblables à des coups de fusil retentirent. William ne vit pas d'embrasement ni de gerbes de flamme, mais la boutique dans laquelle il se tenait quelques minutes plus tôt explosa sous ses yeux, emportant quelques maisons alentours : les murs furent soufflés comme des brindilles, d'innombrables morceaux de mobiliers et d'horloges en vente furent éparpillés aux quatre coins de la rue, et des gerbes de sang se dispersèrent dans l'air.

Au milieu des ruines de l'horlogerie, William reconnut l'homme contre lequel il avait buté en sortant, et parvint enfin à le regarder : il portait un long manteau noir, et avait le poing droit tendu vers l'endroit où avait dû se trouver le vendeur de montres avant d'être déchiqueté. Lorsque le garçon posa le regard sur lui, l'individu tourna la tête, et plongea son regard bleu dans ses yeux. William fut pris d'une nouvelle envie de vomir, mais la panique prit le pas sur l'inconfort : l'homme rangea les mains dans les poches de son manteau, et s'avança vers lui…

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